« 20 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 245-246], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4248, page consultée le 27 janvier 2026.
20 mars [1843], lundi matin 11 h. ¾
Bonjour mon Toto bien-aimé, bonjour mon cher adoré. Comment vas-tu ? Comment vont
tes
pauvres yeux ce matin ?
Voici justement la mère Lanvin qui va aller tout de suite chez toi et qui me rapportera de tes
nouvelles si elle te trouve. Je crains que tu n’aies pas de place pour ce soir et
surtout pas de place pour moi. Ce serait une grande privation pour ta pauvre Juju
qui
après le bonheur de te voir, n’a pas de plus grand plaisir que de t’admirer dans ton
chef-d’œuvre. J’attends le retour de Mme Lanvin avec impatience pour savoir comment tu vas et
si je te verrai bientôt, mon cher petit homme.
Voici Mme Lanvin qui me met la tristesse
dans le cœur pour ce soir car il paraît peu probable que j’assiste à la
représentation. Je m’y attendais cependant. Mais cela ne m’empêche pas d’éprouver
le
même désappointement que si je ne m’y étais pas attenduea du tout. Enfin, il faut vouloir ce
qu’on ne peut empêcher. Il faut aussi que tu veuilles que je t’adore car quoique tu
fassesb, mon Toto, je t’adorerai.
Je finirai ma lettre plus tard pour ne pas faire attendre cette pauvre mère
Lanvin. À tantôt.
2 h. ½
Je continue, mon Toto chéri, en grognant beaucoup de ne pas aller ce soir aux Burgraves car je n’irai pas, ce n’est que trop sûr. Cependant
pour n’avoir rien à me reprocher je m’attiferaic toute prête dans le cas où la chance tournerait à bien pour
moi.
Quel beau temps ! On dirait que c’est un fait exprès à cause de tes
représentations. Jamais le bon Dieu n’en fait d’autre. Chaque fois que tu donnes une
pièce, ce qui ne t’arrive pas souvent par parenthèses, à l’instant même où tu entres
en représentation le ciel s’éclaircit et la chaleur devient étouffante. Témoin
aujourd’hui où on se croirait au 20 juin au lieu d’être au 20 mars comme c’est la réalité. On n’a pas plus de
guignon que tu n’en as, mon pauvre adoré, et avec autant de constance. Heureusement
que tu es le dernier à t’en apercevoir et que ce sont plutôt ceux qui t’aiment qui
sentent combien cette suite de guignon de toutes sortes est injuste lorsqu’elle
s’adresse à toi, pauvre travailleur, si généreux, si bon et si doux. Cela ferait
croire souvent que le bon Dieu est jaloux de toi et qu’il t’en punit par toutes sortes
de taquineries. Je t’aime mon Victor adoré.
Juliette
a « attendu ».
b « fasse ».
c « attifferai ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
